Un mbira.
(Photo Wikipédia, sous licence CC, réalisée par Alex Weeks)


Nuit et brouillard* à la chinoise


Liao Yiwu.
(Photo Wikipédia, sous licence CC, réalisée par Amrei-Marie)


J'ai entendu LIAO Yiwu jouer du mbira et chanter une première fois sans avoir pu entendre son histoire. Ce n'est que lorsque j'ai entendu son histoire lors de la seconde rencontre que j'ai compris que ce que je ressentais n'était pas entièrement subjectif. Je vérifie une nouvelle fois que la musique, instrumentale ou vocale, est bien un langage, un langage autre que le langage oral ou le langage écrit. Voici donc ce que j’ai ressenti en mon sein même.

LIAO commence à jouer du mbira. Les sons se superposent et se bousculent, mais pas comme les couleurs agréables d'un kaléidoscope. Il y a comme une confusion, un assemblage de contusions sonores, un mélange pêle-mêle de ces notes inharmonieuses provoquées par ces bouts de métal que l’on tord et que l’on détord. Les unes après les autres, ces notes s’entassent dans un ensemble pire qu’informe, comme si on avait fracassé la musique et que les notes étaient tombées en tas, qu’elles gisaient là, par terre dans l’air d’une petite pièce dont on ne ressent même plus les murs tellement les sons sont ramassés les uns sur les autres, recroquevillés, désarticulés.

Et puis, comme si cela avait toujours été là, une harmonie se fait jour et se fait entendre. Malgré l’inharmonie et la dissonance, une cohérence résonne. Elle est comme le silence qui a toujours accueilli les bruits et la musique. Elle est là et se fait sentir. D’abord isolées, les notes se regroupent en un groupe apaisé, le métal que l’on tordait ne fait plus que vibrer pour délivrer son message qui par lui-même délivre le métal de ces tors et retors. Soudain et petit à petit, la musique est ou devient harmonieuse. Elle devient comme une respiration. Elle avait surgi d’un silence apeuré, elle va continuer dans un silence à l’écoute, prêt à tout entendre.

LIAO Yiwu chante alors.
Mais moi j’entends les hurlements d’un chien, un chien qui pleure sa peine et sa souffrance, ses blessures, son abandon, son incompréhension. Il dirait : « J’avais pourtant du cœur. Pourquoi ? » Je me ressens dans la nuit, je le ressens dans la nuit, mais non, ce n’est pas la nuit car la nuit il y a toujours la Lune, visible ou invisible. Là il n’y a plus de Lune. C’est le noir ? Non, ce n’est pas le noir. Le noir suppose le blanc et les autres couleurs. Non, ce n’est pas la nuit, ce n’est pas le noir, ce sont les ténèbres.
Le chien est-il enchaîné ? Non, c’est pire. S’il était enchaîné, cela voudrait dire qu’il pourrait courir si on le détachait. Il n’a pas de chaîne. On ne lui a même pas rompu les os pour l’immobiliser : on lui a fait perdre l’espoir même d’une libération. Ce chien à quatre pattes pleure son dés-espoir.
Mais horreur, ce n’est pas un chien. Non, ce n’est pas un chien. Consternation de l’horreur, c’est un homme que l’on a transformé en chien. Un homme qui pleure sa perte d’humanité, et la perte de L’Humanité car ce sont d’autres hommes auxquels il a eu affaire. Un homme brisé par ce constat que l’homme peut ne pas être humain.

Les ténèbres font place au noir, le noir à la nuit, la nuit à l’idée d’une Lune invisible mais présente.
Les hurlements déchirants se sont transformés en chant. Et comme pour les sons transformés en musique du mbira, le silence revient peu à peu. Il revient cette fois-ci comme le Soleil qui disperse les brumes. Et là je vois un homme en face de moi, au milieu d’autres hommes.

Frédéric Rava-Reny, Bordeaux, 18 novembre 2019



* L’expression nuit et brouillard fait bien sûr aussi écho au décret NN du IIIe Reich Nacht und Nebel qui ordonnait la déportation dans le secret absolu de tout ennemi ou opposant au régime nazi. NN veut aussi dire Nomen Nescio, en latin, Je ne connais pas le nom : oublier le nom de quelqu’un le fait disparaître socialement. Je note avec intérêt que LIAO Yiwu dans sa démarche vivante (qui redonne vie), certains diraient artistique, lutte contre le NN par la musique, le chant et par son écriture qui redonne UN NOM à ceux voués à l’oubli après avoir été voués aux gémonies.